Fintech, recrutement, e-commerce… Quand les start-up africaines créent une culture d’entreprise internationale – Jeune Afrique

À l’affût de nouveaux talents, les jeunes pousses du continent n’hésitent pas à mobiliser des collaborateurs dans le monde entier. L’enjeu étant de les connecter suffisamment pour les pousser à s’engager.

Birame Sock, PDG de Kwely, une entreprise de e commerce fondée en 2019, a pour objectif de rendre les produits africains attractifs et de leur trouver des débouchés commerciaux à l’international. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

 

« Il y a quinze ans, les expatriés européens ou issus de la diaspora africaine représentaient 70 % des recrutements. Aujourd’hui, c’est l’inverse : 70 % des recrutements concernent des locaux ou issus du continent africain », observe Laurent Abela, cofondateur du cabinet de recrutement DHDV Africa qui recrute principalement des directeurs et des managers. Selon lui, les start-up africaines n’ont pas à aller bien loin pour trouver les profils dont elles ont besoin.

 

 

« Il y a eu une montée des compétences en école grâce à de nombreux partenariats, comme avec l’École des mines. L’Afrique n’a plus autant besoin de managers étrangers, elle a les profils pour assurer ces postes », affirme-t-il.

Mais quand il s’agit de toucher une clientèle occidentale, de lever des fonds ou encore d’ouvrir un bureau à l’étranger, les start-up recrutent au-delà des frontières du continent africain pour s’étendre vers les États-Unis, au Canada ou encore en Europe. En revanche, ces développement ne sont efficaces qu’à condition de fédérer les équipes en créant un sentiment d’appartenance au sein de leur société.

 

À la conquête des marchés occidentaux 

Sorte d’Uber pour les chasseurs de têtes, la start-up marocaine Kwiks, créée en 2021 à Casablanca, est spécialisée dans les ressources humaines (RH) et a recruté toute son équipe de développeurs au Maroc. En revanche, ses chasseurs de têtes en freelance sont répartis un peu partout dans le monde, comme en Tunisie, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Inde ou encore en Égypte, selon Jihane Belkacemi, l’une des cofondatrices de Kwiks.

Pour cultiver un lien permanent, la jeune pousse a misé sur la création de canaux de communication formels et informels. « Notre communauté utilise en premier lieu notre plateforme qui lui permet non seulement de réaliser les objectifs opérationnels au quotidien mais aussi d’avoir accès au tchat instantané », explique la cofondatrice formée au Royaume-Uni, qui revendique également une présence quotidienne sur LinkedIn, à travers le partage d’articles et de témoignages. « Cela nous permet de développer et garder un engagement continu de la part de nos équipes à travers le monde », explique-t-elle.

Aujourd’hui, la start-up RH veut se développer au Moyen-Orient. « En ce moment, je suis à Dubaï. Nous allons ouvrir un bureau ici pour gérer les opérations. Donc nous allons y recruter des commerciaux et une partie de l’équipe opérationnelle », décrit l’autre fondateur, Amine Khayatei.

Comme pour Kwiks, la stratégie d’une start-up africaine peut parfois être entièrement tournée vers l’international et ainsi générer des recrutements quasi essentiellement à l’étranger. C’est le cas de Kwely, une entreprise d’e-commerce fondée par Birame Sock au Sénégal en 2019. Son objectif est de rendre les produits africains attractifs et de leur trouver des débouchés commerciaux à l’international via une plateforme digitale.

Après avoir vécu vingt-six ans aux États-Unis, cette entrepreneure se concentre sur le marché américain et européen. « Tous les designers sont européens ou américains. Ça me permet de m’assurer que mes employés ont une vision occidentale de leur travail afin que le consommateur se reconnaisse dans le packaging, explique la fondatrice. Le “Made in Africa” est encore mal perçu, alors pour changer son image, j’ai besoin d’un mélange entre l’Afrique et l’Occident. »

 

Des équipes étrangères pour former en local ?

Birame Sock justifie également sa stratégie de recrutement par une pénurie de compétences au Sénégal. « En termes de packaging, il n’y a pas cette expérience au niveau local car elle n’a pas encore été exploitée donc je dois aller sur des marchés où ces compétences sont plus développées. Et cela coûte moins cher car je n’ai pas besoin de les former, ça va plus vite », assure-t-elle.

Elle n’a pourtant pas adopté la même stratégie pour son équipe de développeurs juniors basée au Sénégal. « J’ai aussi recruté une équipe au Canada pour les former. Maintenant, ils travaillent beaucoup plus rapidement », se réjouit l’entrepreneure, qui continue de garder les deux équipes, canadienne et sénégalaise, consciente de la nécessité de mélanger ces deux cultures.

La start-up, qui a aujourd’hui des équipes à la fois en France, au Canada, en Allemagne et au Sénégal, a mis en place des outils et un management « agile » pour créer une culture d’entreprise. « On fonctionne en gestion de projets. Tous les matins, on fait un point – c’est le « daily stand-up » – et on se dit ce qu’on a fait, ce qui nous reste à faire et nos besoins », explique Birame Sock, qui utilise les outils de gestion de projets comme Trello ou encore Slack.

 

 

Selon Fabrice Perez, responsable de l’activité capital-risque au sein de Proparco, filiale de l’Agence française de développement (AFP) dédiée au secteur privé, des compétences techniques spécifiques sont parfois recherchées en dehors du continent africain: « Ce sont surtout les grosses start-ups, notamment celles qui veulent se développer à l’international, qui peuvent être amenées à recruter des profils à l’étranger [hors du continent africain] spécialisés dans la R&D, le développement commercial ou encore l’acquisition d’entreprises. »

Birame Sock a, pour sa part, enregistré sa société aux États-Unis pour des raisons juridiques. Depuis sa création, la start-up a récolté un million de dollars au cours de trois levées de fonds, dont la dernière date de décembre 2022. « Les capital-risqueurs préfèrent investir aux États-Unis parce que la loi est plus favorable pour eux et cela les rassure en termes de devise. C’est aussi plus difficile de sortir des fonds du Sénégal pour des paiements à l’étranger. Cela nécessite de nombreux justificatifs… », témoigne Birame Sock.